Envol menaçant de la dette française

Le 1er octobre 2026, l'Agence France Trésor a levé 12 milliards de financement de la dette. Le prix à payer : un rendement de l'OAT 10 ans à 4,93% en moyenne sur la séance, avec une pointe à 4,96%. Un niveau que la France n'avait pas connu depuis 2002.
La pente est brutale, presque vertigineuse. Fin 2025, nous étions à 3,6%. En juillet encore, à 3,7%, puis 4,5% à la mi-septembre. La plus forte hausse trimestrielle du coût de la dette depuis 1987.
Tout ne s'explique pas à l'aune de la situation française, le contexte mondial dessine une toile de fond haussière. Pour distinguer l'un de l'autre comparons les courbes françaises, allemandes et espagnoles (le graphe ci-joint). Que nous enseignent-elles ?
L'histoire récente de l'évolution des taux d'intérêt mondiaux commence en 2021 avec le choc d'inflation post-Covid qui passe de 1% à 10%. Les banques centrales interviennent. Ainsi la Fed monte ses taux de 0% à 5,5% et la BCE de -0,5% à 4%.
Leur objectif est de juguler l'inflation. Et ça marche. Fin 2023, l'inflation retombe à 2-3%. Début 2024, tout le monde, de la Fed à la BCE, annonce la même chose : la parenthèse se referme, on va rebaisser les taux.
Les statistiques et les courbes ne permettent pas de visualiser immédiatement cette baisse, car le réel constaté est l'addition de 2 tendances. D'une part cette baisse systémique des taux qui se poursuit. Mais d'autre part l'émergence d'une prime d'incertitude du monde avec l'arrivée fin 2024 de M Trump. Le méplat révèle une première courbe qui descend, conforme à la désinflation, puis une seconde qui remonte brutalement à partir de janvier 2025.
L'économie n'aime pas l'incertitude et fait payer celle-ci par une prime additionnelle sur les taux d'intérêts. Or la politique de M Trump, c'est une politique d'incertitude.
Incertitude qui commence avec la guerre des taxes. 10% sur tous les produits entrants, 60% sur la Chine, menaces de 25% sur l'Europe. Du jour au lendemain, chaque conteneur qui traverse l'Atlantique paie un droit d'entrée. Les chaînes de valeur tissées depuis trente ans se rompent. Le prix à l'importation remonte. L'inflation américaine, que l'on croyait vaincue à 2,4%, remonte à 3,5% à l'été 2025. La Fed, qui s'apprêtait à baisser à 3%, doit remonter à 5,2%.
Incertitude géopolitique ensuite avec le détachement stratégique de la guerre en Ukraine, laissée à la charge des Européens en rupture avec la politique américaine de longue date. Les marchés font la lecture que l'immuabilité des grands équilibres géopolitiques est rompue.
Géopolitique guerrière enfin quand les USA soutiennent davantage Israël dans sa lutte contre le Hamas avec une guerre à Gaza post 7 octobre qui s'enlise et semble sans fin. C'est surtout la front iranien qui s'ouvre, avec une instabilité accrue et potentiellement élargie au Moyen Orient. Avec une conséquence mondiale qui frappe de plein fouet l'économie mondiale : la fermeture ou quasi fermeture du détroit d'Ormuz, où passe 20% du pétrole mondial. L'énergie redevient une arme dont l'Iran s'empare en réponse aux attaques des USA.
Dans ce monde incertain, en termes de taxes et de géopolitique, les investisseurs font payer une prime d'incertitude, le fameux "term premium" : prêter à 10 ans quand on ne sait pas quelle sera la taxe demain, ni si Ormuz sera fermé, exige 1 à 1,5 point de plus qu'en 2020.
Résultat : la courbe qui aurait dû continuer de baisser vers 2% est repartie violemment à la hausse. L'OAT repasse de 2,9% au printemps 2024 à 3,6% fin 2025, puis à 4,9% en octobre 2026. La dette américaine à 10 ans suit le même tracé brisé. Elle explique pourquoi l'argent est redevenu cher partout.
Mais elle n'explique pas pourquoi, dans cette tendance mondiale la France voit ses taux d'intérêts augmenter plus vite que L'Allemagne ou l'Espagne, pour ne prendre que deux exemples comparatifs.
De fait la France a un chemin à part, à cause de sa dette non maîtrisée. On l'appelle le spread : la prime que les investisseurs exigent pour préférer de prêter à Berlin plutôt qu'à Paris. Pendant dix ans, elle est restée raisonnable entre 30 et 50 points, c'est à dire un surcoût de 0,3 à 0,5%. C'était là le prix à payer par la France pour être un moins bon élève dans la maîtrise de ses finaces publiques que L'Allemagne.
En juillet 2026, elle était encore à 70 points. Début octobre, elle a explosé à 120 points de base. Du jamais vu depuis la panique de la zone euro en 2012, quand on craignait l'éclatement. Certains jours de septembre la France a emprunté plus cher que l'Italie, voire que la Grèce.
Cette trajectoire française s'explique par la situation budgétaire du pays :
Premier chiffre : 5,1%. C'est le déficit public attendu en 2026. Pas une année d'exception, la cinquième année consécutive au-dessus de 5%. Aucun autre grand pays européen ne s'est installé dans ce déficit-là. L'Allemagne est à 2%, l'Espagne à 3%.
Deuxième chiffre : 119%. C'est le poids de la dette. 3 595 milliards d'euros. 52 000 euros par Français.
Troisième chiffre : trois ans d'incertitude politique ininterrompue, de la dissolution de juin 2024 à la présidentielle de 2027. Trois gouvernements en dix-huit mois, pas de majorité, pas de trajectoire budgétaire votée qui tienne. Or les marchés pardonnent beaucoup de choses, sauf l'incertitude sur la règle.
Les conséquences pour la France pourraient être terribles et appelent à un réaction rapide et puissante, à la hauteur de l'enjeu : celui de la stabilité financière du pays mesurée à l'aune de sa mcrédibilité mondiale.
Ainsi les grands trésoriers qui achètent la dette française par dizaines de milliards, ont commencé à se retirer. A Tokyo, Sumitomo Mitsui Trust, longtemps le premier acheteur étranger d'OAT français, a réduit son exposition de 30% depuis juin selon les données de la Banque du Japon. A Boston et à Londres, Vanguard et Franklin Templeton se sont mis à surpondérer l'Espagne et le Portugal au détriment de la France. Ce sont là les premiers signes d'une désaffection vis à vis de la dette française. Or le nombre d'acheteurs potentiels influe le niveau de taux jusqu'à un certain point, et au delà impacte y compris la capacité de la France à emprunter, comme ce fut le cas en octobre 2009 pour la Grèce.
Heureusement la maturité de la dette française est longue, huit ans et demi en moyenne. La dette émise à 0% en 2020 court encore. C'est la temps qu'a la France pour redresser sa situation. Chaque jeudi et chaque premier jeudi du mois, l'Agence France Trésor vient sur le marché. 300 milliards à lever chaque année. Et chaque nouvelle émission chasse l'ancienne. Ce qui était financé à 0,5% en 2021 l'est désormais à 4,9%.
Selon Bercy la seule charge des intérêts devrait frôler 80 milliards d'euros en 2026, puis 91 milliards en 2027. Chiffre à comparer aux 95 milliards de rendement en 2025 de l'impôt sur le revenu.
Les français paient par leur impôts sur le revenu la seule charge de la dette !
Bien sûr nous payons d'autres impôts : 200 milliards de TVA, 150 milliards de CSG, 70 milliards pour l'impôt sur les sociétés, 40 milliards de taxe foncière, 20 milliards sur les successions et 3 milliards sur la fortune, dans les grandes lignes.
A titre de comparaison de la charge de la dette, le budget de l'Education nationale c'est 60 milliards et celui des Armées 50 milliards. Ramenée par Français, c'est 1 300 euros chaque année, simplement pour payer les intérêts.
A cela s'ajoutent les conséquences pour la vie quotidienne des français. Le crédit à la consommation augmente. Le crédit immobilier à vingt ans se cale sur l'OAT 10 ans plus une marge de la banque, environ 1,5 point. Quand l'OAT passe de 3,53% en janvier à 4,25% en moyenne en septembre, le taux proposé à la jeune famille primo accédante passe de 4% à 5,7%. Sur 200 000 euros empruntés, cela représente 180 euros de mensualité en plus. 43 000 euros d'intérêts supplémentaires sur la durée du prêt. Pour beaucoup, c'est la porte qui se ferme. Pour une mairie qui empruntait à 3,5% en 2024 pour sa salle des fêtes emprunte à 5,5% aujourd'hui. Le projet peut-être reporté ou réduit.
La France va devoir infléchir très vite sa trajectoire létale, car in fine ce seront les français qui auront à payer.





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